Partager l'article ! Le festival Garma, une expérience inoubliable en terres aborigènes: Naëlle - Un... deux... t ...
Naëlle -
Un... deux... trois... Prêt? C'est parti pour un très long texte!
Me voilà tout juste rentrée d'une de mes plus belles expériences australiennes, et certainement celle qui sortira le plus des sentiers touristiques. Pendant cinq jours, j'ai participé au Garma, l'un des plus grands festival aborigènes d'Australie. Celui qui, paraît-il, a le plus d'influence. Pour les Yolgnu, les habitants de la région du nord-est de la Terre d'Arhnem, là où se déroulait le festival, le « Garma » est un moment où des personnes (ici les Yolgnu et les Balandas, les non-aborigènes) avec diverses idées et origines se rencontrent et échangent avec respect sur la connaissance et la culture.
Pour y aller, il m'a suffit d'envoyer une demande pour être bénévole, et de trouver un lift pour arriver près de Nhulunbuy, sur ce territoire complètement isolé qu'est la Terre d'Arnhem, dans la péninsule de Gove.
Un pays dans le pays
En une dizaine de jours passés en terre d'Arnhem, j'aurais plus appris sur les Aborigènes qu'en onze mois d'Australie.
Ce sera donc en toute fin de voyage que j'aurais enfin un peu plus réussi à comprendre pourquoi on voit toujours les « Black Fellas », comme on les appelle ici, dans un tel désoeuvrement dans les villes australiennes. Pourquoi ils ont toujours l'air si malheureux, si déconnectés de la vie à l'occidentale. Merci Garma, merci donc à ce festival, même si tout n'était pas parfait... Le principal problème restera sûrement son inaccessibilité, et son prix pour les participants non bénévoles. De 1 000 à 3 000 dollars pour cinq jours. Mais y assister en tant que bénévole est assez simple, et totalement gratuit.
Pour y venir, il faut rouler plus de 1 000 km à partir de Darwin. Sur de la « gravel road », des pistes en terre qui peuvent être dangereuses. Il faut aussi se procurer un permis pour rentrer sur ce territoire aborigène. Comme un pays dans le pays. Ce qui permet aux clans de préserver un minimum leur culture et leur mode de vie. Même si les Australiens ont bien sûr réussi à négocier pour installer une mine de bauxite sur le territoire.
Grosse frayeur sur la route
Nous sommes donc partis de Darwin à cinq, avec la voiture d'un Portugais et d'une Australienne qui vivent ici. Un bon gros 4X4, bien costaud.
Seul problème : pour économiser un peu d'essence, nous ne mettions pas la clim. Nous roulions donc fenêtres ouvertes, à 90-100 km/h sur ces pistes. A chaque croisement avec une autre voiture, le but du jeu est de remonter les fenêtres rapidement, afin de ne pas être asphyxiés par la poussière qui accompagne les voitures sur ces routes. Sauf qu'en remontant sa fenêtre, Joao, le conducteur, a perdu le contrôle de la voiture. A cet endroit, la route était en sable et glissante. Nous avons dons quitté la piste, et roulé à toute vitesse dans le décors, droit sur un arbre. Grosse, grosse frayeur. Nous avons tous fermé les yeux, et attendu... Et rien. La voiture a déraciné l'arbre, qui est retombé sur le toit, et a continué à rouler! Avec le choc, nous pensions que le 4X4 allait ensuite se retourner, et mentalement, nous disions déjà tous adieu au festival.
Mais Joao a réussi à redresser le véhicule, et à l'arrêter. Pendant quelques secondes, personne n'a rien dit, choqué. Tout le monde allait bien, pas de blessés. Et, le plus surprenant : la voiture n'a presque rien eu. Juste les phares et une partie du pare-brise cassés, le toit un peu écrasé par l'arbre. Une fois remis de nos émotions, nous avons pu continuer à rouler. Et arriver enfin au festival, après deux jours de route, une nuit de campement dans le bush avec les chevaux sauvages étonnés de voir nos tentes plantées sur leur territoire, et la traversée d'une rivière impressionnante.
1 000 km plus loin...
Nous étions donc arrivés à Gulkula, sur le site du festival, quasiment à la pointe de la terre d'Arnhem, près de la petite ville de Nhulunbuy (4 000 habitants). C'est là où se déroulaient certaines cérémonies funéraires, et là où les ancêtres ont apporté le yidaki (didjeridu). Un endroit donc très symbolique pour les Yolgnu.
Pour notre premier jour, comme nous sommes finalement arrivés assez tard, nous avons pu assister à la cérémonie d'ouverture et n'avons pas eu à travailler. Super! Nous avons quand même appris notre rôle pendant le festival : je serais dans l'équipe des « Dunny Busters », l'équivalent australien des « récureurs de chiottes ». Cool, ça faisait longtemps!
Avant d'attaquer nos corvées du lendemain, nous avons bien profité des premières cérémonies, des danses des clans venus principalement de la région où le festival se déroule, le nord est de la terre d'Arnhem donc ; de la région d'Uluru ; mais aussi d'autres Etats d'Australie. Habillés en tenues traditionnelles pour certains, en maillot de foot pour d'autres.
Nous avons donc pu assister aux danses traditionnelles, accompagnées parfois de chants (Manikay), toujours de didgeridu (appelé ici Yidaki, le plus ancien instrument du monde) et de « clap sticks » (Bilma), des bâtonnets de bois qui donnent le rythme. Il n'y a pas d'âge pour participer aux danses. Les plus vieux comme ceux qui savent à peine marcher sont de la partie. Tous les jours, à partir de 17h, tout le monde se rassemblait donc en demi-cercle pour assister aux shows, appelés « Bathala Bunggul », jusqu'au coucher du soleil (voir l'album les prrmières photos de l'album Garma Festival. L reste viendra plus tard, trop long à télécharger!).
Le plus drôle était quand les groupes se lâchaient, au fur à et à mesure, et quand d'autres clans venaient se mêler aux danses d'un groupe. C'est tellement triste à dire, mais c'était la première fois que je voyais des Aborigènes rire.
Concerts, films, discussions
Le soir, après les repas, c'était l'heure des concerts. Il y avait de tout. Des groupes de rap des jeunes du coin, au groupe de « bush reggae », génial : des vieux Aborigènes qui reprenaient des airs de reggae avec des instruments traditionnels. D'autres soirs, nous avons choisi d'assister aux films. Je me souviendrais particulièrement de deux : « Brand nue dae », un film sorti l'année dernière, à petit budget, mais tellement drôle. Ernie Dingo, l'un des acteurs principaux du film, a joué l'Aborigène dans les films « Crocodile Dundee ». Très charismatique, omniprésent pendant le festival et toujours entouré de plein d'admirateurs, il s'est régalé à raconter le tournage du film et à chanter en jouant de la guitare. Vraiment sympa!
Un autre film marquant, un documentaire cette fois, était « Our generation » (site internet : www.ourgeneration.org.au). Alors qu'il n'est pas encore sorti en DVD, sa diffusion aura été un moment inoubliable. Pas très drôle, mais fort. Beaucoup d'Aborigènes ont pleuré en le voyant. Certains sont ensuite intervenus pour exprimer leur colère. Dans le film, les réalisateurs dénoncent la politique menée par les Blancs contre les Aborigènes, aujourd'hui encore. Et notamment l'interventionisme mené par les dirigeants politiques dans les communautés, les « plaçant sous un contrôle gouvernemental systématique ».
Absolument pas neutres, les réalisateurs n'hésitent pas à prendre parti. Tourné en grande partie chez les Yolnu, en terre d'Arhnem, le film dénonce des aberrations. Comme les promesses faites par le gouvernement si les clans consentent à laisser une partie de leurs terres pour l'exploitation de mines, par exemple : les communautés qui acceptent auront de nouvelles maisons, les autres non. On voit donc des familles de trente personnes qui s'entassent dans une seule maison, et vivent dans une misère qui devrait être inimaginable dans un pays dit occidental. Les promesses des gouvernements successifs, de droite comme de gauche, restent donc presque toujours du baratin.
Le Garma de cette année aura aussi été particulier puisque les élections ont lieu en ce moment. Un nouveau premier ministre sera élu. La ministre de la santé et des affaires aborigènes (du labour party, de gauche), est donc venue au festival pour un discours purement électoraliste, promettant des millions de dollars pour les communautés aborigènes, pour la construction de maisons, si « vous votez pour nous ».
« Regarder vers le futur »
Le reste de la journée, nous pouvions assister aux forums de discussion. Cette année, le thème principal du festival était l'éducation et la formation avec comme slogan « Regarder vers le futur ». Comme le décrivait un leader aborigène, Galarrwuy Yunupingu, « ces mots parlent de notre détermination à donner à nos vies un futur qui est aussi fort et beau que notre passé. Nous savons que la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement est mauvaise. Nous vivons toujours sur nos terres, parlons notre propre language, suivons nos lois, mais nous nous retrouvons classés comme citoyens de deuxième ou troisième rang. Mais nous ne sommes pas défaitistes. Nous regardons vers le futur. [...] Nous sommes déterminés à le construire. Mais pour y arriver, nous devons nous préparer, nous discipliner, nous former, et croire en nous. Nous vous demandons de participer à ce voyage. Pas seulement par votre participation à ce merveilleux événement qu'est le festival Garma, mais en l'utilisant comme un point de départ pour une meilleure compréhension et tolérance. »
Les Aborigènes vivent en Australie depuis plus de 50 000 ans. Aujourd'hui, leur culture est la plus ancienne culture vivante au monde. Mais elle est aujourd'hui en péril.
Le festival est organisé par la Yothu Yindi Foundation, une organisation aborigène créée par cinq communautés Yolngu. Sa mission est que les Yolngu et les autres communautés aborigènes d'Australie aient le même niveau de vie et les mêmes opportunités que les Australiens non-indigènes. La fondation a trois buts majeurs : la préservation des connaissances traditionnelles, des cultures et des pratiques ; la création d'opportunités économiques pour les Yolngu à travers l'éducation, la formation et l'emploi ; le partage de la culture et des connaissances, afin de permettre une meilleur compréhension entre les indigènes et les non-indigènes d'Australie.
Tous les revenus de la fondation (comme les revenus du festival), sont reversés aux programmes sociaux, culturels et économiques des communautés.
Entre guillemets
Pour faire encore plus long (oui, je sais, mais il y a beaucoup de choses à dire sur ce sujet, et beaucoup à comprendre!), voici quelques citations d'Aborigènes entendues pendant le festival, ou extraites du livre-photo de Penny Tweedie, « Spirit of Arnhem Land » (ce sont mes propres traductions, donc j'espère que ce sera assez clair!).
« Vous les Balandas (les non-Aborigènes), quand vous quitterez le festival et rentrerez chez nous, ne nous oubliez pas. Nous devons nous battre ensemble. Pour nos droits, pour notre culture. Parfois, nous avons peur d'oublier notre culture, notre langue. »
« Les habitants de la Terre d'Arnhem, héritiers d'une culture de 50 000 ans (la culture, l'art et les traditions les plus anciennes du monde), se battent pour maintenir leurs pratiques et croyances traditionnelles. Les peuples qui vivent ici font partie de plus de 100 clans aborigènes, parlent plus de 60 langues différentes. »
« Aujourd'hui, nous, peuple aborigène de la Terre d'Arnhem, sommes responsables de notre terre. Nous contrôlons notre futur et notre destinée, comme nous l'avons fait pendant des milliers d'années avant que les Européens ne viennent. Mais tout ne s'est pas toujours passé comme cela. Depuis l'arrivée des premiers étrangers, nous peuple aborigène avons eu à nous battre pour notre survie, pour notre culture, pour nos droits. »
« Bien que cette terre ait été l'une des premières colonisées par les Européens, la Terre d'Arnhem a été un endroit où les Aborigènes ont vécu en étant relativement peu dérangés, ceci jusqu'au milieu du 20e siècle.
La Terre d'Arnhem, en raison de son grand isolement, est restée assez protégée de l'influence européenne et de son impact très souvent dévastateur pour les peuples aborigènes. En Terre d'Arnhem, les rites et les croyances, les modes de vie qui permettaient aux Aborigènes de survivre sur ce continent, sont toujours présents après 50 000 ans. »
« La découverte de minéraux en Terre d'Arnhem dans les années 1950 a été une nouvelle menace pour les peuples. Bien que la Terre d'Arnhem était reconnue comme réserve aborigène, la couronne britannique a retenu les droits sur le minéral. En 1963, quand le gouvernement du Commonwealth a loué 330 km2 de terres tribales situées autour de Yirrkala à la compagnie minière suisse Nabalco, les habitants de Yirrkala ont envoyé une pétition au Parlement avec deux écorces paintes et une inscription en Gumatj : « Rendez-nous notre terre. Si vous prenez notre terre, vous prenez notre âme. »
« Par cet acte, les peuples de Yirrkala ont donné naissance aux luttes pour le droit des terres dans le pays. Nous étions les premiers peuples indigènes à nous lever pour nos droits et à remettre en question la doctrine de terra nullius (doctrine posée lors de l'arrivée des premiers colons, qui ont décrété que l'Australie était une terre inhabitée, et qui donc n'appartenait à personne). Les habitants de Yirrkala sont allés jusqu'à la Cour suprême du Northern Territory. Cela a ouvert le débat pour le droit des terres. Tout au long des années 70, la présence des Blancs niant les droits aborigènes a continué, et un nombre croissant de compagnies minières se sont appropriées les terres d'Arnhem, à la recherche de minéraux. En Terre d'Arnhem, les compagnies ont construit des villes pour des milliers de non-aborigènes. »
« Nous étions face à un nouveau challenge. Vivre avec d'autres lois et d'autres cultures sur nos terres, essayer de nous adapter à cette autre société qu'on nous imposait, tout en tentant de maintenir notre propre culture et nos traditions. »
« Les compagnies et les Blancs ont ignoré les conseils des Aborigènes, envahis leurs terres et endommagé leurs sites sacrés (comme on le voit partout en Australie aujourd'hui encore, et notamment à Uluru, où tous les touristes de base montent sur le rocher sacré, niant ainsi son importance pour les Aborigènes). »
« En 1976, l'acte sur les Droits des Aborigènes sur leurs terres (Northern Territory) a déclaré les peuples de la Terre d'Arnhem propriétaires inaliénables de leurs terres. »
« Durant les années 1980-90, les royalties versées par les compagnies minières aux peuples aborigènes (pour exploiter leurs terres) ont apporté la prospérité. L'arrivée des derniers outils de communication et des hautes technologies a créé un conflit de cultures, notamment parmi la jeune génération. »
« Il y a une perte d'intérêt des jeunes générations (pour les traditions, notamment), que nous devons changer. Nous devons prendre le contrôle de notre destinée. »
« Selon moi, nous devons contrôler les infrastructures, avec l'assistance du gouvernement. Des domaines comme l'éducation, la santé, la formation, l'emploi, doivent être relayés par les Aborigènes. Si nous n'y parvenons pas, nous n'arriverons jamais à nous auto-gouverner. »
« En Terre d'Arnhem, des victoires ont été remportées, pendant que de vieilles batailles sont toujours menées, et que nous sommes face à de nouveaux challenges. »
« La Terre d'Arnhem est toujours un paradis. Elle est toujours dans les mains de ses propriétaires traditionnels. »
« Nous, propriétaires de cette terre, prenons notre futur en mains. Nous devons rester impliqués, nous devons continuer à exercer notre autorité traditionnelle. Nous devons faire plus de choses pour que les deux systèmes (des Aborigènes et des Balandas) travaillent ensemble pour le futur de notre peuple, pour nos enfants et notre culture. Dans d'autres régions d'Australie, la culture a été perdue, mais en raison de notre isolement, nous savons que nous la garderons vivace. Notre terre est notre mère, et les peuples aborigènes doivent se lever et rester vigilants pour la protéger. »
PS : une nouvelle exclusive pour ceux qui auront lu le texte jusqu'au bout : je viens d'embarquer sur un bateau de croisière de 36 mètres, quatre étages. Le départ est prévu mardi matin de Darwin, si tout est prêt. Le deal : en échange de quelques travaux dans la journée (ménage, peinture...), nous redescendons gratuitement une partie de la côte ouest. Nous sommes onze personnes à bord (dont Perrine, que j'ai embarquée dans l'aventure). Autant dire que nous avons largement assez de place pour être à l'aise. Et c'est tout confort (ça faisait longtemps!), avec home cinéma, des canapés partout, un salon énorme...
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